Chaque lundi, Marc-Édouard Nabe écrit deux pages ici.
Homère et les Odyssées. 4/5. Qu’importe si le film de Nolan sur L’Odyssée est loin d’être parfait, ça reste quand même le meilleur pour l’instant ; il faut le voir comme une suggestion d’interprétation, comme celles que faisait le critique d’art Thadée Natanson sur les peintres qu’il adorait et sur lesquels il a écrit deux livres dont je rappelle les titres : Un Toulouse-Lautrec et Le Bonnard que je propose… Nolan aurait pu appeler son film One Odyssey ou The Odyssey I propose, il aurait essuyé déjà moins de critiques. Chris ne sera pas le dernier, comme il n’a pas été le premier, à donner sa vision déformatrice de L’Odyssée. Les tragédies d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide étaient pleines de nouveaux dialogues, de pensées, d’attitudes, de réactions « inédites » d’Ulysse. Puis les Romains s’y sont mis (Pétrone, Virgile et Ovide !) ; puis les Italiens (Dante le place dans le 8e cercle de l’Enfer, parmi les trompeurs, « conseilleurs de fraude »). Et ensuite, en cascade : Shakespeare, Racine, Fénelon, Marivaux, tous délirants et souvent édulcoreurs de l’esprit grec odysséen… D’autres encore n’intègrent pas Ulysse directement mais Homère… J’ai trouvé dans Les Voyages de Gulliver (1726) de Swift un passage extraordinaire dans l’île de Glubbdubdrib où Gulliver est accueilli par un gouverneur qui lui donne la possibilité de lui faire réapparaître des morts célèbres pour 24 h. Lemuel choisit immédiatement Homère et Aristote, et il a le vice de vouloir les confronter à leurs détracteurs qui eux aussi étaient aux Enfers mais ne s’étaient jamais approchés en « vrai » de ces grandes stars de l’Antiquité dont ils avaient parlé en mal toute leur vie. On assiste alors à la confrontation des commentateurs et gloseurs d’Homère et d’Aristote… On sent vers qui le cœur de Swift penche : Homère est « plus grand et d’une plus fière mine ; il se tenait très droit pour un homme de son âge, ses yeux étaient les plus vifs et les plus perçants que j’aie jamais vus » dit le swiftien Gulliver dans un merveilleux balayage du cliché sur la cécité légendaire du super-aède ! Aristote « était plus courbé et s’appuyait sur un bâton. Il avait le visage émacié, les cheveux plats et clairsemés, la voix caverneuse »… Swift avait déjà abordé la question homérique dans La Bataille des Livres (1704), qui est une espèce de mini-Iliade où les auteurs antiques sous la forme de leurs livres prenant vie, attaquent les « modernes » que ne pouvait pas piffer Swift. On a Virgile armuré sur son cheval ; on a Homère qui est le capitaine des cavaliers ; on a Pindare surtout (ah, les descriptions guerrières de l’impitoyable Pindare !), et Aristote qui, en ciblant Bacon, le loupe et envoie sa flèche qui tue Descartes ! Homère « arracha de vive force Perrault à la selle de sa monture et le jeta du même coup sur Fontenelle, brisant à la fois leurs deux crânes et extirpant leurs deux cervelles »… Perrault, Perrault… Attendez ! Perrault, c’est Charles Perrault, oui : celui des contes ! L’Irlandais Swift avait une bonne raison d’en vouloir à Perrault : son Parallèle des Anciens et des Modernes en ce qui regarde la poésie (1692). Là, le génial créateur de sacrés mythes lui aussi (La Belle au bois dormant ; Cendrillon ; Peau d’Âne ; Le Petit Poucet, etc.) organise un dialogue à 3 entre un abbé qui incarne sa pensée, c’est-à-dire celle des modernes, un président défendant les anciens et un chevalier modérateur. Pendant de longues pages pénibles, Perrault les fait discourir en chargeant surtout Homère ! Il lui reproche d’écrire des « fables » invraisemblables pour enfants ; oui, lui, Perrault ! Il pinaille sur L’Odyssée d’une façon méprisante : par exemple il conteste qu’Ulysse ait pu être reconnu par son chien « qui ne l’avait point vu depuis vingt ans » alors que les chiens ne vivent pas aussi longtemps… On en est là. « Le caractère d’Ulysse est tellement mêlé de prudence et de fourberie, d’héroïque et de bas qu’il est presque impossible de le bien définir. » On rêve ! C’est le grand Perrault qui se met au niveau d’un Zoïle ? Sur le style d’Homère lui-même, Charles aurait dû être rouge (de honte) comme son petit chaperon pour avoir écrit ceci : « Or je soutiens que les queues des comparaisons d’Homère ne sont point de la même couleur ni de la même étoffe que le corps des comparaisons où elles sont attachées ; et c’est de quoi je me plains beaucoup plus que de leur longueur exorbitante. » Ou alors, voilà l’abbé Perrault à la barbe bleue qui y va de son sale petit coup de pinceau de morale hypocrito-catho : « Ulysse va tous les soirs soupirer pour sa chère Pénélope, en se tournant vers le Royaume d’Ithaque où elle était ; et ensuite il allait coucher avec la Nymphe Calypso. » Même Pindare se prend un coup de botte du chat lèche-cul de Louis XIV dans le cul : « Si les Savants lisaient Pindare avec résolution de bien comprendre ce qu’il dit, ils s’en rebuteraient bien vite, et ils en parleraient encore plus mal que nous. » Plus tard, un autre Charles apparut, mais amoureux d’Homère celui-ci : c’est Péguy… En 1912, Péguy est si hanté par les antiques qu’il endosse la peau de Clio, la muse de l’Histoire, et se lance dans une longue diatribe contre les historiens stériles, en donnant son conseil sur la façon de lire Homère : « dans la traduction la plus ancienne, la plus innocente, la plus humaine, la plus simple, la plus honnête, la moins prétentieuse », et pas celle de Leconte de Lisle qui orthographie tous les noms à la grecque. « Prenez Homère. Faites comme il faut toujours faire. Avec les plus grands. Et surtout peut-être avec les grands. Ne vous dites pas : Il est grand. Non, ne vous dites pas cela. Ne vous dites rien… Prenez le texte. Et qu’il n’y ait rien entre vous et le texte. » Et cette phrase de l’éditeur des Cahiers de la Quinzaine : « Lisez comme si ce fût un volume sorti la semaine dernière de chez Émile-Paul. » C’est une responsabilité de lire Homère : « L’auteur voudrait goûter, l’auteur voudrait se nourrir du repos de la paix éternelle. Décevance. » Pour Péguy, une mauvaise lecture d’Homère le « découronne », et là, j’ai bien peur que toutes les lectures qui vont être faites de L’Odyssée grâce au succès du film de Nolan viennent découronner le Sans-yeux… « La plus grande œuvre du plus grand génie est livrée en nos mains, non pas inerte mais vivante comme un petit lapin de garenne »… Elle est forte en métaphore, cette Clio ! Allons voir de plus près 3 œuvres marquantes composées dans ce vingtième siècle à partir de L’Odyssée… Dans l’ordre croissant de mes préférences, on commence par celle signée Nikos Kazantzaki : en 1938, il n’a pas réécrit L’Odyssée mais il a prolongé post-Ithaque l’épopée ulysséenne dans un énorme livre-poème (je l’ai, traduit chez Plon en 1971) de 700 pages (24 chants = 33 333 vers de 17 syllabes)… Odyssea ou plus exactement Odysea car il a enlevé un « s » pour faire plus moderne… On aurait dû d’ailleurs la traduire ainsi en français : L’Odysée… Entre parenthèses, on entend souvent que L’« Odyssée », ça veut dire « Ulysse » et qu’Homère a appelé son livre du nom de son héros ; non, il ne s’intitule pas Odysseus mais Odusseia, c’est-à-dire « Le poème d’Ulysse ». Dans son époèmepée, Kazantzaki n’appelle quasiment aucun personnage par son nom et surtout pas Ulysse qui change d’appellation au fur et à mesure de ses actions : ça c’est une très bonne idée, il suffit qu’il fasse quelque chose pour qu’il devienne instantanément celui qui fait cette chose comme s’il la faisait toujours et pour toujours. Il est tour à tour : l’Homme d’Ithaque, l’Homme pensif, le Meurtrier, l’Éprouvé, le Veilleur, l’Archer rusé, le Vagabond, etc. À la longue, c’est un peu lourd et on s’y perd comme dans un labyrinthe knossien… Ça rend la lecture ardue. Dommage… Cela dit, l’entreprise gigantesque de Kazantzaki est louable et le scénario est extravagant (celui de la Télégonie l’est aussi). Je crois l’avoir suivi mais il faut s’accrocher. Ça commence par Ulysse qui se lave de tout le sang qu’il a fait jaillir des prétendants massacrés par lui et par son fils, et dans sa baignoire, il prend conscience qu’il va bien se faire chier avec sa femme qui n’est plus de la première jeunesse… En plus, les parents des prétendants manifestent contre lui, la population d’Ithaque le rejette, il n’est pas bien accueilli. Son père Laërte meurt et Télémaque se marie avec… Nausicaa ! Ulysse réunit une nouvelle équipe de marins, corsaires, voyous, mendiants, avec laquelle il va rembarquer. Avant de quitter Ithaque, il fout le feu au Palais… Il va à Sparte et enlève Hélène qui s’emmerde avec Ménélas-le-déprimé, et fout le feu encore, puis gagne la Crète (of course, Kazantzaki est de là-bas). Ulysse flirte avec Dictynna, la fille du roi Idoménée. Orgies sur fond de rites taurins. Ulysse galvanise une meute de révoltés et fuit l’île minoenne après avoir tué le tyran et incendié (encore ?) le palais royal. Hop ! En Égypte ! Ulysse combat contre le Pharaon et là aussi soulève des foules de mécontents (c’est le vieux fond communiste de Kazantzaki qui ressort…) Capturé et condamné à mort, Ulysse se sauve avec quelques hommes dans le désert d’Afrique pour fonder une cité idéale, mais un tremblement de terre fout tout par terre. Les derniers compagnons d’Ulysse périssent. Ulysse se réfugie seul sur une montagne, puis va zoner au bord de la mer Rouge, il y rencontre, sous d’autres apparences, Hamlet, Bouddha, Don Quichotte, Jésus (Kazan se fait plais’)… Ulysse construit ensuite un bateau et se laisse voguer vers le pôle sud ! Apparaissent alors les fantômes de son passé : femmes, compagnons, dieux, héros, adversaires… La Mort grimpe dans son navire qui finit par se briser contre un iceberg. Ulysse est frigorifié puis se dilue dans la lumière de sa conscience ; il rit de mourir au milieu de tant de blancheur, et lâche son dernier soupir de triomphateur de la vie, résonnant pour l’éternité dans la liberté glacée !…
Magnifique sur le papier, mais raté en livre. À côté de tout ce qu’a réussi par ailleurs Kazantzaki (Le Christ recrucifié ; La Dernière Tentation ; L’Ascension…), son Odyssée fait fade figure : tout ce qu’il aime (Bergson, Nietzsche, Lénine, le bouddhisme, le nationalisme crétois) a été ici mal mouliné pour obtenir une écriture sans vraie substance ; il en a 100 fois plus dit sur Homère et Ulysse dans son Rapport au Greco par exemple… Une autre variation sur L’Odyssée, peu connue, est parue en 1919 : il s’agit d’Elpénor par Jean Giraudoux. J’ignorais complètement ce roman « de jeunesse », qui est présenté souvent comme une nouvelle et qui fait quand même 218 pages, construit en 4 épisodes, avec pour figure centrale Elpénor, un personnage subalterne de L’Odyssée, un compagnon-marin d’Ulysse. On a dit qu’Elpénor était une « parodie » de L’Odyssée, un canular même, alors que c’est un des premiers chefs-d’œuvre de Giraudoux. Il faut bien connaître Homère pour apprécier les subtiles trouvailles et les gracieuses retombées sur ses pattes du chat diplomate Giraudoux. Ne parlons même pas de l’écriture dont le lyrisme fait presque rire (de joie) tellement il vole haut, tel un aigle du mont Caucase cherchant aux alentours s’il n’y aurait pas par hasard un autre Prométhée à se mettre sous le bec et les griffes, et dont il pourrait dévorer une fois encore le foie offert à sa faim de rapace vorace ! C’est comme ça qu’il faudrait refaire les évangiles : en restant totalement dans l’esprit, tout en inventant des détails, de nouveaux angles de vue, des renversements de situation, et en ouvrant des perspectives aussi féeriques que logiques dans un texte qu’on connaît ou qu’on croit connaître. Giraudoux saute dans le récit en marche de L’Odyssée au moment où Ulysse et ses marins arrivent à l’île du cyclope et ils vont direct dormir dans la grotte ; le cyclope survient, il est en train de manger une biche ; Ulysse le vante et lui dit, en imitant la langue allemande : « Quand ton œil tu clignes, il semble que le soleil cligné a. » Son sourcil est comparé à un arc posé au-dessus du bouclier d’une amazone. Charmé par les paroles d’Ulysse, le cyclope lui dit : « Je n’ai qu’un œil mais heureusement j’ai deux oreilles pour entendre tout ce que tu me dis. » Il lui demande son nom (« Personne ») puis les noms de son père, de son grand-père qui s’appellent « De Personne » et « De De Personne » ! Et comme il veut aussi savoir comment se nomment les matelots, ceux-là choisissent pour cela des morceaux de leur corps (« Monfront »). Une discussion sur l’amour s’engage et Ulysse fait découvrir à Polyphème l’art des vers, ce qui lui donne quasiment le mal de mer, et aussi celui de la prose mais il préfère les vers d’amour, il exulte ! C’est bourré de plaisanteries et d’espiègleries que n’aurait pas reniées le Céline de Foudres et Flèches, de Scandale aux abysses, des Ballets. Et les calembours ne gâchent rien, au contraire : « Pâris vaut bien une messe ». Le cyclope se frappe sur le front quand il a une idée, mais sur le côté, sinon il se tape dans l’œil. Comme convenu par Homère, les marins l’éborgnent avec un pieu rougi ; ça, c’est normal ; le cyclope hurle de douleur puis implore son père Neptune (Giraudoux emploie volontiers des noms romains), et c’est là où Giraudoux ose : Poséidon (je suis désolé) recueille alors toute la lumière qu’il peut de la surface de la Terre et l’envoie sur l’œil blessé de son fils, ce qui lui fait recouvrer la vue ! Ça c’est formidable : le cyclope qui retrouve la vue grâce à son père après sa blessure ! Plus innovant encore que chez Nolan ! Les matelots veulent recommencer à l’aveugler, mais Ulysse leur dit que comme ils ne parviendront pas plus à crever l’œil que la première fois, il faut s’en prendre à sa vue, la changer comme Elpénor (le voici !) quand il bouffait les fleurs des Lotophages jusqu’à en être drogué, et avait toujours ses yeux mais ne voyait plus normalement. Heureux de ne plus être aveugle, le cyclope s’endort. Quand il se réveille, les marins lilliputiens (Giraudoux reprend des critères gullivériens) marchent sur lui et lui demandent s’il est bien sûr qu’ils existent et qu’il existe, ne sont-ce pas des apparences que tout cela, des images ? Discussions platonico-métaphysiques dans la grotte. Ulysse dit : « Délivre-nous et tu te délivreras toi-même des images avec lesquelles je perturbe tes certitudes sur l’espace et le temps les couleurs ! » Le cyclope : « Ou vous restez des images et je vous soigne et vous donne à manger ou vous n’êtes plus des images, et je vous dévore ! » Ensuite, Ulysse décrit au cyclope la ruse qu’on connait mais qui est ici évoquée au conditionnel, c’est-à-dire qu’ils se seraient accrochés aux ventres des moutons pour s’échapper… Le cyclope leur dit de se barrer. « Non, dit Ulysse, on reste ! » Le malin explique que maintenant ils sont tous des images et qu’il faut qu’ils récupèrent leurs corps ; c’est fait : dehors ! Polyphème caresse son bélier préféré au flanc duquel Ulysse, qui n’a pas besoin de se cacher en dessous puisque le cyclope le voit, marche ; le monstre magnanime essaie de caresser le visage d’Ulysse pour lui dire adieu parce qu’il s’est attaché à ce type qui lui a fait reconsidérer la vie autrement ! Tout le monde est libre et ce sont les marins qui ont mal aux yeux, éblouis par la lumière parce que ça fait une semaine qu’ils sont enfermés dans le noir, et c’est là qu’Ulysse décide d’insulter le cyclope : « Imbécile, tu crois que ton cerveau aurait pu créer des images de Grecs ? » Puis Polyphème, qui les appelait au féminin depuis qu’il les croyait ses images (« chères hommes, vous êtes brillantes »), leur jette quelques rochers, sans conviction, et rentre tristement chez lui. Il retrouve sa grotte où il s’affaire à traire ses brebis en pleurant de bonheur : ses larmes se mêlent au lait caillé et ça va faire un meilleur fromage, et voilà c’est terminé, le chapitre 1 d’Elpénor ! Dans le chapitre 2, c’est l’épisode des sirènes. Elles sont nues et, au passage du bateau, agitent leur péplum comme des « protestantes pudibondes » ; il n’y en a que 3 (une brune, une blonde, une rousse) et leurs chants, ce sont des prédictions sur la découverte de l’Amérique, l’invention de l’imprimerie ou de la poudre à canon ! Ulysse ne les entend pas bien à cause des marins qui chantent eux aussi, et fort, en ramant, avec leur cire dans les oreilles, et chaque fois qu’ils demandent à Ulysse après avoir ôté leurs boules Quies : « Qu’est-ce qu’elle t’a dit ? », Ulysse invente des poèmes que les sirènes lui auraient dit et qui sont des épigrammes médiocres de son cru (du cru de Giraudoux, on voit même passer Bellac !) ou des éloges érotiques à sa gloire… Les matelots trompés s’extasient devant cette poésie. Ulysse, lui, est déçu que les chants des sirènes ne l’aient pas fait hurler ni implorer qu’on le détache. Elpénor fait une simple apparition dans le bateau ; déjà deux chapitres où il n’est pas la vedette. Au troisième, on est d’abord chez Circé avec sa servante Ecclissé mais il n’est pas question des porcs (dommage…) ; les marins ont déjà repris leur apparence humaine, ils s’embarquent pour le royaume des morts. Alors qu’ils sont déjà en route, on voit Elpénor resté chez Circé et qui tombe de la terrasse et se tue. Chez Hadès, Cerbère accueille les hommes d’Ulysse, avec cette définition giralducienne : « Sept chiens aboyaient et ce n’était qu’un seul chien »… Le premier mort qui apparait dit à Ulysse : « Tu ne reconnais pas ton fils ? » Il croit que c’est Télémaque mais non, c’est Elpénor, le dernier mort en date, qui est en mal de sépulture mais qui veut surtout qu’Ulysse lui présente les autres fantômes : Tirésias, Achille, Médée, Hécube, Hélène… Puis ils reviennent tous chez Circé qui a découvert le cadavre d’Elpénor ; ils vont le brûler. Pour l’oraison funèbre, Ulysse demande à ses marins ce qu’ils pensaient d’Elpénor, mais tout le monde le déteste, le tenant pour responsable de tous les malheurs (Cicones, cyclope, etc.). On commence à comprendre que Giraudoux a fait de son héros un souffre-douleur, complètement insignifiant, et qui devient malgré lui le centre d’attraction de toute L’Odyssée ! Invoqué, Zeus est pris de pitié et finit par ressusciter Elpénor du monde des morts ! Il en sort tout neuf, comme de « deux jours de piscine », puis rembarque avec ses compagnons pour l’île des Bœufs du Soleil… Le drame connu a lieu, mais ici on sait que c’est Elpénor qui a poussé les marins à bouffer les Bovins d’Hélios. Dans le naufrage final, Elpénor tombe à l’eau. Ulysse fabrique un radeau (Giraudoux crée des termes marins dont « conasse »), et accoste quelque part… 4e et dernier chapitre, on est chez les Phéaciens. Giraudoux ne perd pas plus le fil d’Ariane de son labyrinthe que le nord… Le nord d’Ariane ! Minerve prévient Alcinoos qu’Ulysse va bientôt s’échouer sur son île et voudrait que sa fille Nausicaa aille le chercher. Rassemblement du peuple phéacien : le roi vante à tous la vie et les exploits d’Ulysse, Calypso, Circé, etc. (il sait déjà tout)… Mais la vérité sort de la bouche du petit pêcheur Laïonos : Ulysse ? Mari adultère de Pénélope, assassin du cyclope, ignoble ami d’Achille… Le petit impertinent est puni d’une claque sur les fesses, la main qui l’a frappé sera gravée à vie sur son cul, et cette trace, on l’appellera « la main d’Ulysse ». Nausicaa, qui adore les mains d’hommes dans lesquelles elle lit son destin à elle, se rend au bord de la mer avec ses copines et le petit Laïonos qui va à la pêche au saumon. Et c’est là qu’on récupère la scène fameuse de L’Odyssée : Nausicaa voyant un naufragé nu sur la plage. Elle dit : « Pour le réveiller, hurlons son nom ! » Les cris portent jusqu’au palais d’Alcinoos ; Ulysse se réveille, mais ce n’est pas Ulysse, c’est… Elpénor ! On croyait qu’il était mort dans le naufrage ! Discussion sur ce qu’est une terre étrangère pour un étranger. Laïonos, avec son saumon pêché sous le bras, est amer de voir les vierges frétiller devant ce « nabot ». Elpénor, qui se fait passer pour Ulysse, est emmené chez Alcinoos ; le roi le présente au peuple dans son vêtement trop grand. Ça, un héros ? Abîmé par son séjour chez les morts, Elpénor raconte sa vie réelle : que des bobos dérisoires, des anecdotes ineptes et lamentables ! Et les Phéaciens trouvent ça super ! Le peuple est tellement con qu’il remercie son roi d’avoir retrouvé « le Charlot de l’Odyssée ». Le problème, c’est qu’en citant « Ulysse » à la 3e personne dans un de ses récits, Elpénor se fait gauler. Pour le confondre, les Phéaciens lui posent des questions sur L’Odyssée qu’il connaît mal. Pour lui, les épisodes homériques ne sont que des repères de sa vie nulle. Seul le souvenir d’Ecclissé le fait pleurer de nostalgie. Laïonos le conduit à sa chambre. Ce puceau qui fantasme sur Hélène veut en faire parler à celui qui ne bande que pour la servante de Circé. Plus tard, des jeux sont organisés. Course à pied avec, Laïonos, Elpénor et d’autres ; quand tous les concurrents ont franchi la ligne d’arrivée, Elpénor les rejoint, à la cool, et c’est pris pour de la modestie de vainqueur ! Joute poétique ensuite : un premier candidat récite à la lyre de la merde versifiée, puis c’est Apollon carrément, descendu de l’Olympe, qui est le second à se produire et Giraudoux analyse son poème bourré d’insultes aux hommes. Le peuple est furieux ! Elpénor s’avance ; cut ! On le retrouve plus tard ligoté à un olivier et il est dit que c’est lui qui a remporté le concours en chantant des chansons triviales de marins, ce qui a enthousiasmé le public. Apollon, fou de rage de s’être fait chiper la médaille, l’a kidnappé et il exige des Muses qu’elles le torturent, et elles s’exécutent toutes bien volontiers. Apollon transforme alors Elpénor en Marsyas, un Silène ennemi et violeur, pour qu’il ne soit même plus Elpénor ! Sous sa nouvelle identité forcée de Marsyas, il insulte ces salopes de muses académiques. Redoublement de violence de Calliope, Terpsichore, Clio, etc. On lui arrache le cerveau, mais pour qu’il ne meure pas tout de suite, Apollon le transforme une dernière fois en géant. La torture recommence, Apollon lui bouche les oreilles à la cire : il est la sirène de lui-même ! Apollon finit par l’écorcher, lorsqu’il crie : « Les dieux ne sont qu’imagination et la mort n’existe pas ! » Giraudoux se et nous régale de pousser jusqu’au bout les fondamentaux philosophiques et psychologiques qui se trouvaient déjà chez notre cher Homère à tous. Retour à la chronologie homérique : on retrouve Ulysse, le vrai, sur la plage ; il a attendu Nausicaa plutôt que d’être découvert par elle, mais comme elle a pris son temps pendant lequel tout ce qu’on vient de lire s’est passé, il a trouvé des vêtements et « rentre dans L’Odyssée »… Il va vers la ville où il croise des gens à qui il demande pourquoi il y a tout ce bruit… On lui répond qu’on fête Ulysse qui a gagné tous les prix… Ah bon ? Il est à peine étonné que quelqu’un ait pris sa place, vu sa propre vie : « Bientôt elle se fera sans moi. » À ce moment-là, les Phéaciens reconnaissent Ulysse et pour qu’il retourne chez lui à Ithaque, ils lui fabriquent son fameux vaisseau de retour, le moins possible en forme de récif, et avec pour le conduire des marins choisis bien gras : c’est le dernier mot. À suivre…