Chaque lundi, Marc-Édouard Nabe écrit deux pages ici.
Homère et les Odyssées. 11/12. Télémaque est convaincu, embrasse son père et pleure ; Ulysse embrasse son fils en pleurant aussi. Combien de larmes le héros d’endurance Ulysse le divin aura-t-il versées dans cette épopée ? Le père et le fils sont pris d’un besoin de sanglots, comme dit Homère… Et c’est là que surgit une des plus fantastiques métaphores, quasi-lautréamontienne, qui soit : « Leurs cris étaient plus déchirants que celui des orfraies, des vautours bien en griffes, auxquels des paysans ont ravi leurs petits avant le premier vol »… Ulysse et Télémaque sont tellement heureux qu’ils hurlent comme s’ils étaient en deuil de leurs propres enfants ! Ça veut dire que la joie d’un père et d’un fils qui se retrouvent fait d’emblée penser Homère à un papa et à une maman vautours qui poussent des cris de détresse parce que des hommes leur ont volé leurs oisillons… Ce sont les cris déchirants qui importent à Homère, qu’importe s’ils sont provoqués par un bonheur ou par un malheur… Pour frapper les esprits avec cette image inoubliable, il faut avoir en soi une sacrée sensibilité, au point de tenir en haute considération celle des vautours. Qui a été sensible à la sensibilité des vautours avant Homère (et après, d’ailleurs) ? Rassurez-moi, ça existe déjà, n’est-ce pas, une étude de 900 pages sur la récurrence des rapaces dans toute l’œuvre d’Homère ?… Et là, comme Télémaque demande légitimement à son père des détails sur son cheminement de retour, Ulysse lui en donne, ce qui est l’occasion pour Homère d’écrire, et différemment encore, le énième résumé des aventures de son héros ; résumé expédié en un paragraphe, car Ulysse écourte ses souvenirs pour se concentrer sur son plan de vengeance à l’encontre des prétendants, plan qu’il ourdit désormais avec son fils… Télémaque a comme le vertige devant la détermination de ce père héroïque qui ne le déçoit pas. Ulysse programme l’attaque : encore un spoilage, et des mieux venus, car tout est comme filmé d’avance, avec le rôle imparti à chacun, y compris ceux des divinités Zeus et Athéna. Sans rechigner, Télémaque pose des questions stratégiques. Ulysse lui dit qu’il va reprendre son allure de vieux mendiant et qu’il ne faut surtout pas que Télémaque bouge si son père est houspillé là-bas, même si on le frappe ; la consigne est de ne pas attirer l’attention des prétendants sur l’attachement anormal qu’il porterait à ce clochard croulant… Ici, du point de vue romanesque, on est dans un soin psychologique apporté aux situations et aux personnages, que seul le Victor Hugo des Misérables pourra égaler. Pendant ce temps, Eumée monte au palais et rencontre Pénélope, puis revient à la cabane : il découvre Télémaque et Ulysse en train de se préparer un porcelet ; Athéna a retransformé Ulysse en mendiant en haillons pour qu’Eumée ne le reconnaisse pas… Ce qui n’est pas dit, c’est la réaction de Télémaque lorsqu’il assista au revieillissement de son père par la déesse. Eumée raconte son moment avec Pénélope. Et tout le monde dans la cabane va se coucher. Lorsque Télémaque se réveille, c’est déjà le chant 17 ! À son tour d’aller seul au manoir de sa mère, qui est trop contente de le retrouver, puis il descend à l’agora tout proche où Théoclymène, emmené par Piraeos, l’attend pour qu’il accompagne Télémaque au palais. Là-haut, le fiston raconte à sa mère son voyage (en gros, la Télémachie), et Théoclymène, lui, donne à Pénélope des nouvelles d’Ulysse dont il pense qu’il est déjà revenu à Ithaque ; elle commence à y croire. Retour sur Ulysse et Eumée qui se préparent à quitter la cabane… Là, dans une scène digne de Pasolini, ils sont sur la route, ils rencontrent le chevrier Mélantheus qui amène des chèvres pour le repas des prétendants, et ce Mélantheus se fout de la gueule d’Ulysse, il l’insulte, il le frappe même à la hanche d’un coup de talon. Ulysse ne réplique pas ; Eumée plaide pour son compagnon mais le Mélantheus continue à être énervé, il menace Ulysse ; ils passent leur chemin et arrivent au palais qu’Ulysse, toujours dans la simulation, fait semblant de découvrir en s’extasiant devant son architecture. Le premier être vivant sur lequel ils tombent, c’est le chien d’Ulysse, Argos, allongé sur un tas de fumier (précisément des merdes de mulets et de bœufs) ; le clebs est tout vieux, plein de poux, et n’a plus l’entrain d’avant mais il reconnaît son maître, malgré sa nouvelle apparence… Argos n’a tellement plus de force qu’il ne peut même pas venir se faire câliner par Ulysse qui en pleure : c’est certainement une des scènes qui a dû inspirer à Céline (dont on sait l’attachement à Argos) son fameux passage sur « la mort de Bessy » dans D’un château l’autre… Ulysse fait semblant de se demander quel est ce chien, ne serait-ce que pour entendre Eumée en raconter l’histoire, et que nous aussi, on en profite. Eumée le renseigne et Argos finit par mourir d’émotion d’avoir retrouvé son maître. Arrivée des deux complices au milieu des prétendants qui les regardent avec des yeux noirs. Ulysse avance dans la grande salle et quémande des croûtes à chaque table. Il retombe sur Mélantheus qui se remoque de lui et sur Antinoos qui est dégoûté par ce pouilleux. Quand on l’interroge sur qui il est, Ulysse ressort encore son état de Crétois, en précisant qu’il était riche, qu’il avait des « milliers » de serviteurs ; un jour, voguant sur l’Égyptos (c’est le Nil), ses hommes, à une halte, en ont profité pour piller et massacrer les habitants (un faux air de guerre de Troie), avant que les Égyptiens ne les encerclent. La plupart des gens d’Ulysse périrent. D’ailleurs, ici, Ulysse s’auto-cite dans un passage copié mot à mot de la tirade du chant 14 qu’il avait faite à Eumée (de « Une fois arrivés » jusqu’à « on emmène le reste »). Et très vite, Homère-Ulysse rajoute un détail : Chypre ! alors qu’on en était resté à l’Égypte dans la version précédente, il prolonge le récit en disant qu’il a atterri à Chypre, puis a été acheté par le fils du roi Dmetor. Voilà comment il devint mendiant avant de finir à Ithaque… Mais le scénar’ narré par Ulysse, pour payer ses morceaux de pain et son peu de viande, ne fait que débecqueter Antinoos qui lui lance un tabouret sur l’épaule droite ! Ce tabouret, je le veux absolument dans le musée ! Ulysse a mal mais ne bouge pas comme c’était prévu ; il dit même que s’il est si dégoûtant c’est parce qu’il a faim, et il accuse… son ventre (gimmick très homérique, ça : les personnages ont l’air détachés de leurs organes qui ont une sorte de psyché autonome, ce qui permet à leurs possesseurs de dialoguer avec eux et de leur attribuer sensations, réactions et même réflexions). Antinoos se calme, mais Télémaque secoue la tête et « roule la vengeance au gouffre de son cœur ». À nouveau, allégorie géniale : la Vengeance vue comme un papyrus où serait écrit un texte vindicatif que, pour en préserver la vitalité, on roule dans son cœur ; celui-ci non plus vu comme une pompe rutilante et palpitante au centre de l’organisme, mais comme un trou, pas quelque chose de plein mais de vide : une grotte, une cavité, un gouffre souterrain !… Pénélope tance Antinoos pour sa cruauté envers ce mendiant dont elle exige qu’on remplisse de vivres la besace et qu’ensuite il vienne la voir pour qu’il lui parle d’Ulysse. Eumée confirme que son vieux pote cracra vient de Crète et qu’il sait beaucoup de choses. Quand Pénélope lâche cet espoir « S’il revenait, Ulysse !… », son fils répond par un « atchoum ! » sonore : Télémaque éternue, ce qui est bon signe chez les Grecs, car c’est l’éternueur qui, par son éternuement, semble dire « À tes souhaits ! »… Ulysse attend d’être seul avec la reine pour lui parler, alors qu’Eumée, après avoir mangé, regagne sa cabane où ses porcs chéris l’attendent en grouinant d’aise… Pour commencer ce chant 18, surgit alors un tout nouveau personnage qui crève l’écran (rien de tel pour galvaniser un début de chapitre : c’est vraiment « Homère aux mille ruses ») : il s’appelle Iros, lui aussi est un mendiant, habitué à venir là, et par jalousie, il s’attaque à Ulysse en qui il voit un double (alors que celui-ci est déjà double !) ; il veut qu’il s’en aille de son territoire, puis réclame un affrontement. Comme ce n’est pas un prétendant, Ulysse n’y rechigne pas, il se met même en colère et laisse prévoir à Iros un bon rouage de coups. Antinoos les poussent à se battre, il veut voir ça avec ses copains, il promet au vainqueur des estomacs de chèvre bourrés de bonne viande comme des boudins. Ulysse se déshabille. Athéna, « accourue » en douce, lui infuse, pour la circonstance, la vigueur d’un homme plus jeune (sans le ré-ulyssiser pour autant). Et les deux gueux se castagnent sous les acclamations enthousiastes des prétendants. Bagarre de clochards. Description trash des coups portés par Ulysse d’une façon technique, c’est la baston, et ça fait mourir de rire l’assistance. Ulysse bien sûr a le dessus, et le pauvre Iros se trouve assommé, K.-O., sorti. Antinoos offre à Ulysse ses estomacs de chèvre promis, et un autre prétendant, le plus sympa, Amphinomos, du pain, ainsi qu’une coupe de vin. À l’intention de ce dernier, Ulysse se lance dans une méditation sur le sort des hommes en général, et en particulier sur celui des prétendants dont il prédit le destin fatalement sanglant, sans oublier de le mettre en garde sur le retour du maître de maison… Amphinomos retourne alors se rasseoir, déprimé, avec un mauvais pressentiment qu’Athéna laisse planer au-dessus de lui, c’est-à-dire qu’il sera tué d’un coup de lance par Télémaque, ce qui permet à Homère de signaler que c’est Athéna qui, immédiatement après, « fait naître dans l’esprit » de Pénélope le désir de se faire sexy pour perturber les prétendants !
On se retrouve dans les pénates de Pénélope qui appelle son intendante Eurynomé qui lui conseille d’aller faire sa toilette et de se parer des plus beaux atours ; Pénélope s’endort doucement, saupoudrée de sommeil par Athéna comme par une sorte de marchande de sable pendant que ses servantes maquillent et lavent leur reine. Toute pomponnée, elle débarque bientôt dans la salle, ce qui excite les prétendants ; elle va directement parler à son fils pour l’engueuler parce qu’elle a entendu dire qu’il aurait laissé insulter ce vieux clodo d’Ulysse (dont elle ignore l’identité évidemment) par un autre miséreux. Télémaque explique à sa mère à quel point, au contraire, il a surveillé la bagarre et que c’est le Crétois qui a vaincu l’horrible Iros. Eurymaque, le plus sournois des prétendants, fait à Péné des compliments sur sa beauté ; elle lui raconte alors ce qui s’est passé le jour où Ulysse, son mari, est parti pour la guerre de Troie avec son armée. Autant d’informations supplémentaires : ses certitudes en sa fidélité, mais en même temps, les recommandations aberrantes qu’il lui avait faites (quand Télémaque deviendra adulte, elle pourra se trouver un autre homme…). Ces instructions d’Ulysse font l’objet de rien de moins qu’une tirade d’Ulysse lui-même en un flash-back sertie dans le dialogue de Pénélope qui s’en souvient au mot près ! On a là une nouvelle voix d’Ulysse, mais rapportée par sa femme, et dans une langue plus fleurie, avec des renversements inédits et qui, par sa transposition, nous fait entrer dans la tête de Pénélope comme Joyce nous avait fait entrer dans celle de Molly Bloom… Les prétendants tiennent à offrir à leur convoitée des cadeaux pour lui faire oublier son mari. C’est le défilé des flagorneurs qui font apporter par leurs servants : un voile brodé ; des anneaux ; un collier d’or et d’ambre (« un rayon de soleil ») ; des pendants de perles (« de la grosseur de mûres »), et un tour de cou… Ouste ! Tout ça au musée, ça va devenir une vraie caverne d’Ali Baba ! Ulysse est maintenant entouré de servantes qui viennent allumer les torchères (j’en piquerais bien une pour le musée…). Ulysse leur propose de le faire à leur place, mais comme il se montre un peu trop sûr de lui, une des servantes, Melantho (qui est la sœur de Melantheus, le vilain chevrier, et qui est amoureuse de l’ignoble Eurymaque) insulte Ulysse, le traitant de « hâbleur » pour avoir battu ce pauvre gueux d’Iros. C’est très violent et pas du tout féminin : c’est comme si la virulence langagière du frère était passée à la sœur, créant un lien presque incestueux entre eux. Et surtout, on sent qu’Homère prend du plaisir à faire que ses personnages crachent sur son héros. Ulysse riposte et traite Melantho de « chienne ». Eurymaque se radine et se remet à se moquer du vieux mendiant, il l’agonit même d’injures (3e salve contre lui après celles d’Iros et de Melantho : il aura passé ce chant à se faire insulter, l’Ulysse !). Tout en parlant, le prétendant prend une escabelle (c’est un petit escabeau) et la jette sur Ulysse qu’il manque de peu (c’est un des servants qui est touché au bras droit). Inutile de signaler où ce nouvel objet doit trouver sa place… Amphinomos prend la parole, et dissipe l’incident ; tout le monde boit du vin mielleux dans des cratères avant d’aller dormir. C’est là que le chant 19 commence… Le père et le fils décident de mettre hors de portée des prétendants les armes du manoir accrochées aux murs : casques, lances, boucliers… Alors que son fils part dormir, Ulysse reste seul, il attend Pénélope qui arrive avec Melantho insultant à nouveau ce satané clodo… Il se remet en colère et lui dit que si elle se permet de lui dire ça, c’est parce que le maître Ulysse n’est pas là ; Pénélope prend la défense de celui qu’elle ne sait pas être son mari contre la Melantho qui disparaît. Mais l’intérêt de la séquence, c’est qu’Ulysse déploie là un magnifique développement poétique sur les destinées, auquel Pénélope répond en lui racontant qu’elle tisse ce qu’elle appelle un « linon » qu’elle défait la nuit, pour pouvoir gagner du temps car elle avait dit aux prétendants que lorsqu’elle aura fini son tissage, elle se donnerait à un d’eux (elle cite elle-même dans sa tirade son exhortation à eux lancée !), et elle révèle à Ulysse que chaque jour, elle recommence de zéro son métier alors que les autres croient qu’il est en cours. Mais ses servantes l’ont balancée et, après plusieurs années d’enfumage, elle est bien obligée de finir sa tapisserie. Faut-il que Pénélope ait une sacrée confiance en cet inconnu-mendieur pour lui confier un tel secret, même éventé ! Ulysse lui dit qu’il est fier d’elle et il lui raconte sa vie (encore ? oui, encore). Il s’attarde sur la Crète, il fait toute une description de cette île aux 90 villes ; énumérant les différents peuples aux anciens noms et c’est là qu’il explique à Pénélope qu’il a rencontré Ulysse qui avait fait jadis une étape en Crète avant d’aller à Troie ! Il l’a même accueilli, lui et sa troupe, chez lui, pendant douze jours : ça fait pleurer sa femme tout émue ; ses joues fondent sous ses larmes comme des monts sous la fonte des neiges (allez-y, les « poètes » !)… Elle veut savoir si c’est vraiment lui ; si le Crétois a remarqué des signes sur son corps qui pourraient le prouver ; alors, Ulysse se décrit lui-même, et il dépeint le manteau de pourpre qu’il portait et surtout l’agrafe d’or qui fermait celui-ci, reproduisant un chien étranglant avec ses pattes un faon, et le faon se débattait, et le chien aboyait ! Ulysse donne des détails sur la robe de l’animal qui luit, sur le chien qui regarde le faon qui bat des pieds pour s’enfuir… Prodige ! D’ailleurs, tout le monde venait admirer ce fermoir dont le motif était comme en mouvement et en son… C’est du pur dessin animé, et ça passe… Ça pourrait être le joyau du Musée… Je n’ai pas le souvenir qu’André Breton et Philippe Soupault, ces deux tocards, aient rendu hommage au pré-surréalisme de monsieur Homère… C’est tout à fait ça ! Pénélope manque s’évanouir, certaine désormais que ce vieux gueux a bien connu son mari puisque c’est elle qui lui avait offert ce manteau avant qu’il ne parte à la guerre, et l’agrafe qui allait avec ; ça ne s’invente pas ! Elle remercie cet hôte qui lui apporte de telles nouvelles, et toujours sans se douter qui il est. Alors, Ulysse s’exalte sur lui-même ! Grand éloge lyrique d’Ulysse par Ulysse. Il dit à sa femme que son Ulysse va venir, qu’il approche, mais Pénélope a peur que ça n’arrive pas… Elle demande à ses femmes de chambre de nettoyer l’étranger ; ce mendiant mérite tous les honneurs, il faut qu’il soit propre et présentable, et qu’il dorme dans un lit, mais Ulysse décline l’invitation et préfère coucher par terre, et refuse de se vêtir, il entend rester un vrai Crétois loqueteux. En revanche, il veut bien se laisser laver, mais par une vieille… Pénélope fait venir Euryclée qui va donner le bain à ce mendiant et qu’elle doit traiter comme si c’était Ulysse lui-même, dit-elle ! « Ulysse » ? Rien que ce nom fait triper Euryclée qui l’a connu tout bébé, et dès qu’elle voit le mendigot, elle trouve qu’il ressemble vraiment à Ulysse… La vieille ex-nourrice commence à laver les pieds d’Ulysse dans un chaudron, mais en frottant ses jambes ensuite, elle tombe sur la cicatrice qu’il a sur la cuisse, et c’est là qu’elle est sûre que c’est lui puisqu’il s’agit d’une cicatrice qu’Ulysse avait reçue d’un coup de défense d’un sanglier lors d’une partie de chasse avec son grand-père et ses oncles qui a mal tourné… Ici, il y a 2 pages de flash-back, écrites de la bouche même d’Homère, sur le grand-père maternel Autolycos d’Ulysse qui était le père de sa mère Anticlée qu’on a vue morte aux Enfers… Ulysse est donc le petit-fils de cet Autolycos, c’est même lui qui lui a trouvé son nom, « Ulysse » ! Insertion, dans ce morceau purement homérique, d’un dialogue vieux de 45 ans entre Euryclée et Autolycos pour expliquer que « Ulysse » vient de odussamenos qui veut dire « ulcéré, hérissé, véner, furax, en rage », ce qu’était son papy Auto, tellement en guerre depuis toujours avec tant de gens, « hommes et femmes », qu’il avait la haine. Euryclée était là à l’accouchement d’Anticlée et elle proposa comme nom au nouveau-né Polyaretos « celui pour qui on a beaucoup prié ». Peuh ! pouffa le grand-père qui imposa celui d’ « Ulysse », en auto-hommage à sa vie. Une façon d’infuser au fils de sa fille son propre caractère qu’il jugeait, avec instinct, parfaitement convenir à celui du nouvel arrivant dans la famille ! Ulysse est donc dès le début l’objet du déversement en lui de l’identité de son grand-père ; une sorte de fatalité généalogique infligée quasi sadiquement (on retrouvera ça chez Œdipe) par un membre de la lignée, et qui désigne d’avance Ulysse comme celui qui ressentira autant de haine pour les autres qu’il en inspirera à ces mêmes autres (et à d’autres !)… En colère contre ceux qu’il a mis en colère, Ulysse le sera pendant toute L’Odyssée. Ce passage, tardif (chant 19) est essentiel car il éclaire d’un jour nouveau, ou plutôt d’une nuit nouvelle, la psychologie ulysséenne, pas seulement celle d’un héros dont le nom veut dire « Le rusé », mais « Le Fâché ». Demandez à Gemini si vous ne voulez pas me croire ! « Autolycos lègue à son descendant la charge d’assumer sa relation conflictuelle avec le monde. L’intelligence et l’astuce impliquent nécessairement une vie de frictions, de malentendus et d’adversité. Le nom d’Ulysse scelle le destin du héros. Il sera l’homme qui fait souffrir les autres (par sa ruse et ses combats) mais qui, en retour, subira la colère noire des dieux (comme celle de Poséidon) et des hommes. » Qui dit mieux ? Moi ! Autolycos est un personnage extraordinaire ; c’est grâce à lui qu’Ulysse a quelque chose d’un demi-dieu puisque ce grand-père était le fruit de la copulation entre Hermès himself et une mortelle, Chioné, qui, pour avoir proclamé qu’elle était plus canon qu’Artémis, s’est vue envoyer une flèche — pan ! — par cette dernière dans sa langue de pute ! « Un héros qui passait pour le plus grand voleur et le meilleur parjure » signale simplement Homère au sujet d’Autolycos. Voleur, car il repeignait les vaches qu’il volait à Sisyphe, roi de Corinthe : les noires en blanches, et inversement ; ou bien, il enlevait les cornes des unes pour les coller à d’autres. Pour le coincer, Sisyphe marqua alors sous chaque sabot de ses vaches le nom (toujours le nom !) d’Autolycos pour qu’il ne puisse plus nier avoir subtilisé ses bovines. Une fois le voleur démasqué, Sisyphe poursuivit sa vengeance en allant draguer la fille d’Autolycos, Anticlée, qu’il avait eue avec Amphitée (citée par Homère), une princesse spécialiste dans l’art de la métamorphose instantanée. La nuit précédant son mariage avec Laërte, Sisyphe a baisé Anticlée ! Si bien qu’il y a toujours eu un doute sur le fait que Sisyphe était peut-être le père biologique d’Ulysse… Pervers Sisyphe, et même avec les dieux car, après avoir ébruité les aventures adultérines de Zeus, il réussit à échapper à la punition suprême décidée par celui-ci, en menottant et séquestrant carrément chez lui la Mort venue le trouver ; il a fallu qu’Hadès intervienne pour la libérer et mette de l’ordre après cette catastrophe incroyable due à Sisyphe qui faisait qu’à cause de lui, plus personne sur terre ne mourrait ! Au Royaume d’Hadès, Sisyphe demanda une perm’ de 3 jours pour remonter chez les vivants et s’occuper de son enterrement qu’il avait fait exprès de mal organiser sur terre pour prétexter un retour. Une fois re-vivant, évidemment, il ne redescendit plus chez Hadès ; c’est Hermès (finalement l’arrière-grand-père d’Ulysse) qui se colla à traîner par le cou l’âme de Sisyphe (finalement peut-être le père d’Ulysse) jusque dans les Enfers. C’est depuis ce jour que Sisyphe s’est vu forcé de pousser son rocher éternellement (on connaît l’histoire). Ça pourrait être étonnant qu’Ulysse, lors de sa visite aux morts du chant 11, n’ait pas précisé, en voyant Sisyphe (à une encablure d’Anticlée !), qu’il pouvait être son vrai père ; la raison, c’est qu’Homère lui-même l’ignorait puisque cette histoire lui est postérieure. Voilà pourquoi Homère, en écrivant son roman, reste clean avec Ulysse, et n’en fait pas le descendant d’une lignée cheloue qui sera développée plus tard par Sophocle, Euripide et Ovide… Mais en même temps, en racontant l’étymologie du nom d’Ulysse, Homère ouvre une voie vers la filouterie de son héros. Ah ! On ne savait pas tout cela ! À suivre…